NOTE ÉDITORIALE

Note éditoriale de contextualisation sociétale de  la Conférence internationale

Education & Santé  d’Oran 2020

 

C’est Hippocrate (460 Av. JC – 370 Av. JC) et Ibn Rochd (Averroès pour les Latins, 1126 – 1198) qui prodiguaient à leurs malades : ‘’ Que ton aliment soit ta médecine’’,  agissant ainsi  directement sur  les causes des pathologies et des disfonctionnements physio-métaboliques qui en sont le plus souvent responsables que sur les symptômes même. Ils privilégiaient ainsi le diagnostic du nutritionniste à l’alchimie du pharmacien et aux drogues du chimiste.  Mais, il vrai, avant d’être médecins, ces inoubliables braves personnages étaient philosophes, mathématiciens, juristes, poètes ; en un mot, de vrais Savants. Pas de ces diplômés indigents qui sont pléthore aujourd’hui et qui manquent affreusement et irrémédiablement de véritable vocation à soigner parce que ‘’formatés’’ essentiellement  par  une hyperspécialisation  de plus en plus compétitive et un fort attrait du relatif statut social…

            S’il est souvent admis que par gourmandise  ‘’l’homme creuse sa tombe avec ses dents’’ , on sait par des études épidémiologiques aussi sérieuses que complètes réalisées par un collège de cancérologues (Pr. D. Belpomme, Dr. R. Béliveau et Pr. D. Servan Schreiber) et publiées par l’Institut Français  de Veille Sanitaire  que le Cancer, cette pathologie en si forte fréquence et évolution de nos jours, ne tombe pas du ciel, mais vient pour une grande part de nos assiettes, c’est-à-dire de ce que nous mangeons et buvons. En un mot de notre nouveau mode d’alimentation ainsi que de la qualité suspecte ou corrompue des produits alimentaires et boissons qui nous sont proposés par un marché, aujourd’hui, largement globalisé.

            Selon les conclusions de cette étude indépendante, alors que la population française n’a augmenté en une trentaine d’années que de 16 %, les maladies cancéreuses ont augmenté dans ce pays cible  de l’étude de 50 %. Parmi les causes premières à l’origine des pathologies cancéreuses figurent les résidus de pesticides, des phytosanitaires et autres intrants chimiques agricoles ou alimentaires  (d’après  Belpomme, Beliveau, Servan Schreiber, INVS, France : 53 % des cancers sont dus à une alimentation toxique, 22 % au tabac, 5 % aux expositions professionnelles, 8 % aux microorganismes et 12 % à des causes diverses).

Comment est-on arrivé là ? Et, qui sont responsables de ces disfonctionnements ou dérives criminelles ? D’où, la nécessité impérative de constater  et de déclarer aujourd’hui  l’urgence sanitaire en vue d’une adéquate et  meilleure protection de nos enfants et  des populations en général.

            Nous devons préciser aussi que la santé  des individus et sa protection ne peut être du ressort exclusif des médecins et personnels des institutions médicales, mais avant tout de la responsabilité des individus eux-mêmes, de leurs familles, de l’école, des milieux associatifs  et autres institutions d’éducation et de formation. Comme il sera davantage précisé dans les objectifs visés successivement par les axes 1, 2, 3 et 4 de notre conférence.

Quant à l’axe 5, il complètera les missions d’éducation à la santé  dans les entreprises et autres milieux professionnels.

Dans l’axe 6 seront évoqués et synthétisés les  principales pistes d’analyse des causes profondes à l’origine de ce  véritable marasme et cataclysme sanitaire qui touche et menace sérieusement aujourd’hui nos enfants et population , bien malgré les grands progrès enregistrés par nos sociétés en matière d’hygiène, d’amélioration des conditions de vie, de soins et scolarisation depuis bientôt un siècle.

Parmi ces causes profondes du bouleversement environnemental et nutritionnel subis par nos populations, vient  en premier la première vague de la Révolution Verte entamée après la seconde guerre mondiale dans les pays industrialisés puis étendue au monde, et qui a consisté en d’importants programmes de modernisation et de promotion des productions agricoles sous les impulsions de l’utilisation accrue des engrais et phytosanitaires et à grands renforts de mécanisation. Certes, les rendements évalués malheureusement et toujours en termes, seulement,  de quantités (et non pas en termes de qualité !) ont bien été améliorés. Mais il fallait désormais  prendre en compte les coûts de ces intrants, les remboursements des traites de ces produits agro-chimiques , de plus en plus couteux  et les dépenses de ce suremploi souvent de matériels agricoles qui a permis de mécaniser à outrance les activités agricoles et d’élevage et de se libérer de la main-d’œuvre agricole… Beaucoup de producteurs se sont retrouvés  endettés et dans la difficulté de faire face aux remboursements des prêts.  Et ce, pour ne pas dire, jetés à la faillite puis chassés de leurs exploitations et campagnes. Après la mise en exode vers les villes des ouvriers et de la main d’œuvre agricole traditionnelle, est venu le tour des petits exploitants agricoles.

L’évolution de l’utilisation des engrais et intrants chimiques dans le monde montre que seulement 16 %  des  terres  sont concernées en 1972 et plus de 50 % des terres en 1985, avec une consommation totale actuelle de 180 Milliards de Kg / an, soit l’équivalent de quelques 22 Kg / an par habitant de la Terre (FAO-STAT).

La 1ière Révolution verte n’a profité :

Ni aux populations rurales, ni à l’amélioration de leur niveau  social ; ni à leur maintien sur leurs terres, puisque des millions d’entre eux  n’ont connu que le triste chemin du déracinement puis  de l’exode vers les villes et leurs banlieues pauvres ;

Ni à vaincre la faim, ni dans le pays concerné, ni dans le monde ;

Ni à la conservation de la biodiversité, ni à celle de l’environnement  et de ses ressources naturelles renouvelables ;

Ni à la conservation de la qualité des sols,  des eaux des nappes phréatiques et des eaux de surface ;

Ni à la conservation des savoirs ancestraux et terroirs agricoles.

Cette 1ière Révolution verte n’a profité :

              Qu’aux industries agro-chimiques des engrais et des  phytosanitaires ;

              Qu’aux industries mécaniques qui ont eu un inespéré grand  marché pour leurs invendus ;

              Qu’aux banquiers et financiers qui ont recouvré  mises et larges  intérêts ;

Tout ceci,  pour une avancée technique et des résultats bien mitigés qui ont le plus clairement et surtout participé au démantèlement programmé  des sociétés et terroirs ruraux. Ces derniers, cependant et  jusque-là, nourrissaient les populations en produits de qualités. Enfin, tout ce micmac de faux progrès pour rien ; sinon, avec au bilan général, une énorme facture, sociale,  environnementale et sanitaire à payer  indirectement  par les populations et les  contribuables des Etats !

L’évolution de la population urbaine contrariée  par les exodes ruraux successifs suite au  délabrement socio-économique des structures traditionnelles rurales  en conséquence de la 1ière  Révolution verte  (source : ONU) connait une inversion de la courbe depuis l’an 2000 où elle dépassait désormais  les 50 % avec une tendance à plus de 75 % en 2050.

 

La 2ème Révolution verte, ou deuxième vague de la  Révolution verte, s’est développée par le truchement des innovations biotechnologiques tels les OGM, l’Agro-industrie et la financiarisation accrue des exploitations et productions agricoles et  d’élevages.  Initiée et développée depuis les années 80, elle devient, aujourd’hui, de plus en plus forte,  prépondérante et agressive. Aujourd’hui 4 ou 5 pays et leurs multinationales de l’agro-industrie dominent tout le marché mondial du soja, du maïs, des oléagineux  et concentrés alimentaires des élevages (avicoles, bovins, porcins, ovins, etc…) !

Mondialisation et multinationales de l’Agro-industrie participent  aussi à la ‘’désacralisation’’ des terres, mettant en exode des populations rurales pour engranger plus de dividendes.

Ces multinationales de l’Agro-industrie chassent et mettent en exode des millions de  paysans vers les villes et leurs périphéries, parfois,  de bidonvilles. Elles défrichent sans compter les forêts primaires , acquièrent  et s’accaparent en concession ou location des centaines de milliers d’hectares de nouvelles terres en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud ou ailleurs pour développer encore et encore des monocultures souvent OGM. Ces terres devenues, après seulement une vingtaine d’années de mondialisation, un domaine ’’désacralisé’’ ou un vulgaire moyen de production et de capitalisation des dividendes . Cela, n’étonne plus personne que des pays, entreprises ou multinationales louent en concession des milliers d’hectares de terres de pays tiers dans lesquelles ils développeront des productions agricoles souvent de monoculture à forte rente financière,  mais aussi et surtout, à fort impacts environnemental et sanitaire , comme on le verra plus loin.

La première Révolution verte et ses conséquences sur le délabrement et destruction des structures rurales et agraires a servi de prélude préparatoire à la ‘’désacralisation’’ des terres. Après seulement 70 ans de ce processus pseudo-moderniste de l’après-guerre, qui a plus profité aux industriels de l’Agrochimie, aux industries de mécanique agricole, en crise de marché, ainsi qu’aux financiers et banquiers impliqués (les statistiques françaises révèlent encore de nos jours le chiffre macabre d’un suicide ou disparition d’exploitant agricole par jour !).

Ainsi, les exploitations agricoles, ne sont plus des structures dirigées vers l’autosatisfaction et l’autosubsistance des populations  rurales. L’agriculture vivrière et  de subsistance des pays du nord a complètement disparue dès les années soixante. 40 ans plus tard, c’est le reste du monde et tous les pays du sud qui en sont concernés par ce mouvement et nivellement de sape socio-économique, bénie ou du moins entérinée par les Etats ! Contradictoirement, même les pays à forte densité de populations vivant avec le spectre chronique des famines, sont aujourd’hui plus tournés vers  des productions spéculatives que vivrières (Coton en Inde et en Egypte ;  Cacao,  Arachide, Thé , en Afrique ; Café , Sucre en Amérique du sud, etc…).

Alors que le paysan ou consommateur algérien ne connait pas le Soja, il est nourri aujourd’hui essentiellement par cette graine de légumineuse importée. L’huile alimentaire, qu’il utilise dans la plupart de ses aliments cuisinés, est extraite aussi de cette  même graine oléagineuse, non cultivée dans le pays, donc importée. Les poulets, dindes et autres viandes blanches sont élevés et engraissés aussi avec des concentrés comportant du Soja en grande partie et du Maïs,  d’importation aussi ! Même les élevages ovin et bovin, depuis quelques années, utilisent des concentrés alimentaires à forte proportion de ces deux graines d’importation. Ces pratiques se sont aujourd’hui généralisées , parce qu’elles permettent un engraissement et un gain de poids animal très rapidement , ce qui confère aux éleveurs  une rentabilité et des gains substantiels  très rapidement,  quittes à remarquer , parfois, que le mouton sacrifié pour la fête de l’Aîd goûte , bizarrement, plus le poulet d’élevage que l’Armoise des Steppes (Artémisia herba alba dit ‘’Chih’’) !

 

En guise de conclusion de synthèse : l’impérialisme et ses maladies conférées sont aujourd’hui dans nos assiettes.

Ainsi, par des mesures plus  populistes que responsables  intervenant à la veille et préparation du mois de Ramadhan (notamment en 2013), même les barrières et taxes douanières , qui servent plus à protéger l’activité économique nationale, ont été suspendues concernant l’importation  des intrants d’élevage avicole…. Est-ce pour réellement ménager  le pouvoir d’achat de millions d’algériens durant ce mois connu pour ses dépenses de ménage ou bien , cela n’a été qu’un moyen et artifice de plus pour booster les activités d’importation de ces graines rendues  aujourd’hui indispensables et certainement fort rentables pour certains.

Ne cherchons plus, L’impérialisme est aujourd’hui dans nos assiettes avec en prime la destruction progressive de notre mode alimentaire et de nos modèles de productions agricoles, de nos structures agraires traditionnelles et des savoirs ancestraux de nos terroirs millénaires.  Et,  conséquemment au bouleversement sans précédents de notre mode alimentaire, n’oublions pas de préparer l’argent  et les dépenses publiques en matière de prise en charge sanitaire de nos populations.  Achetons du Soja et Maïs, vous savez d’où ; mais pensez aussi à acheter, et certainement pour longtemps, les équipements et consommables des CAC (Centres Anti Cancer), vous savez certainement d’où, aussi !

         Professeur Hassini TSAKI,

Coordonnateur du Comité Scientifique